Le projet "fou" d'Emile LAUBANEY en 1915 /1916  

 

"...travail qui fut dessiné en novembre 1915 dans la tranchée même, avec comme bureau une planche sur mes genoux ; travail qui évidemment ne pouvait pas prêter à beaucoup de relief..."

 

Raymond dit Emile LAUBANEY est né le 15 juillet 1875 à Jusix dans le Lot et Garonne, dans une famille nombreuse (7 enfants) de petits métayers.
C'est le frère d'une de  mes arrières-grand-mères paternelles. Un original, un rêveur, un utopiste... d'aprés les souvenirs recueillis auprès de ses descendants.
En effet, il avait marqué son entourage par ses "extravagances"

Mais ce n'est que récemment (2012) qu'un document incroyable a resurgi sur le devant de la scène : le journal qu'il a tenu durant la guerre de 1914-1918 alors qu'il se trouvait dans les tranchées du côté de Verdun.

Le plus incroyable encore est qu'il avait conçu un "vaisseau aérien" en alliant le "plus-lourd" avec le" moins-lourd" que l''air, propulsé par des hélices et un moteur à tambour rotatif (!!!).


...."C'est en juillet 1915 que j’envisageai pour la première fois la possibilité de construire un vaisseau aérien.
Donc, sans m’occuper de ce qu’on pouvait concevoir et faire dans les établissements aéronautiques, et poussé par un courant d’idées en quelque sorte incompréhensible, j’allais bientôt m’acharner à rechercher les moyens de construire un appareil qui aurait la même performance générale qu’un navire nautique. Est-ce ainsi que je conçus ma construction en fil métallique, transformé en câble au moyen de produits chimiques à base de bois.

Et quand dans le courant du mois d’octobre suivant, je me fus arrêté à l’idée, désormais indéracinable qu’avec la foi dans le ventre et de la volonté dans le cœur, rien plus ne pouvait s’opposer - sinon par empêchement officiel ou officieux- à la construction d’une flotte aérienne indomptable, je fus quelque peu effrayé des conséquences insondables inhérentes à un tel bouleversement guerrier : qu’allait-il advenir si les adversaires en présence réussissaient à construire de puissants appareils capables de transporter des masses de troupes et de projectiles ? et lequel serait-il prêt le premier ?"...

Au delà de ce projet "fou", ou plus exactement fumeux, il n'en demeure pas moins que sa vision prémonitoire de l'importance de l'aviation dans les conflits armés du XXème siècle est assez juste : 
 « Les routes de l’air sont ouvertes à l’homme pour qu’il s’en serve comme moyen de communications générales au même titre que la nature se sert des lois de la gravitation pour ordonnancer l’éternel infini »

Dans le contexte de l'époque, il imagine qu'une flotte aérienne conséquente, construite selon ses plans, serait à même de prendre à revers (et par surprise) les  Allemandes et les acculer à la défaite, en envoyant par la voie des airs des centaines d'hommes à l'arrière de leur ligne.

Ce qui est étonnant, c'est qu'Emile n'est qu'un simple "ouvrier agricole", comme il se définit lui-même...mais avec une imagination débordante...et ma foi, un style d'écriture (et une orthographe) de premier ordre.


page journal

Et il nous rapporte, avec un sens du détail indéniable et proche du conteur, certains évènements de la vie au quotidien du poilu dans les tranchées :


"Dés les premiers jours que j’ai pris la garde (le deuxième, je crois), au titre de novice, il m’est arrivé un de ces mille petits incidents que tout soldat qui a fait la guerre est à même de narrer. Je vais conter ici cette petite anecdote :
« J’étais de faction vers le milieu de la nuit (nuit très noire). Le vent soufflait un peu fort et dans la direction de l’ennemi . Celui-ci avait donc pour lui tous les éléments favorables à une attaque par surprise. De plus nous trouvant sur un terrain récemment conquis, nous n’avions pas eu le temps matériel d’organiser notre défense. Les réseaux barbelés ne formaient plus qu’un enchevêtrement de hachures métalliques pulvérisées par l’artillerie de la réxcente attaque. Les allemands pouvaient donc passer sans gêne, mais pas toutefois sans faire aucun bruit. Nous avions reçu l’ordre de veiller de toute notre attention, de nous méfier . Mais comme nous ne pouvions rien distinguer à la distance de soixante centimètres et que les fusées lumineuses n’étaient encore que peu en usage, seules mes orielles pouvaient nous servir ».
« Tout à coup j’entends du bruit dans les réseaux de fil de fer…puis plus rien; deux minutes, et j’entends encore résonner les fils de fer… à une distance qui, malgré vent et ténèbres, me semble très rapprochée. Redoublant d’attention, les yeux exorbitants, j’essaie de distinguer la cause de ce bruit…. Quand pour la troisième fois je perçois le trébuchement des fils de fer avec une force et un rapprochement recrus. Cette fois, il n'y a plus de doute, pensai-je, les allemands attaquent. Mon fusil épaulé, prêt à tirer, j’allais crier « Aux armes ! » quand j’aperçois, débouchant sur le parapet, un gros rat qui s’arrête net, nez à nez devant moi…. Tandis que je m’attendais à voir devant moi, pour la première fois, des ennemis, il m’arrivait un RAT.
Surpris jusqu’à « l’hébètement », - j’eux même une seconde de peur-, et l’émotion passée, j’eusse ri de ma méprise si les circonstances s’y étaient prêtées. »



Ceci dit, dès les premiers pages de ce journal, j'ai appris, qu' en 1914, il n'était plus ouvrier agricole à Jusix dans le Lot et Garonne, mais travaillait en qualité de "comptable" pour un patron de Paris, dans une usine dans la Marne. Dans quelles circonstances se trouvait-il ainsi dans cette région et surtout occuper un emploi requiérant des compétences autres que celle d'un simple ouvrier agricole ? Mystère.
En effet, il nous informe des circonstances dans lesquelles il se trouvait au début du mois d'août 1914, lorsque la guerre fut déclarée :

"Mais surpris ainsi par les évènements, il me fallait songer rentrer à Paris, lieu du domicile de nos patrons, pour répondre à l’appel de la mobilisation, et mettre à l’abri ma comptabilité...
...Ayant placé avec soin, sur le porte-bagages de mon vélo, mes objets comptables, ainsi que quelque linge de rechange,  je faisais mes adieux au milieu de la désolation générale, avec le secret espoir de revenir bientôt."


Comme beaucoup d' autodidacte, il joue avec coquetterie de son humble extraction sociale, et ne peut s'empêcher d'envoyer de temps en temps quelques "vacheries" à l'égard de ceux qui ont bénéficié naturellement d'un environnement social et culturel plus favorable... du genre : "...Il est vrai que la force de la vapeur, qui rend de si grands services à l’homme aurait pu être découverte par la plus modeste ménagère d’un village quelconque qui eut seulement observé un pot-au-feu."



Au delà toutefois de toutes ses "inventions", il apparait clairement que toute cette activité intellectuelle lui permettait de survivre et  supporter les horreurs de la guerre :  « L'aviation me préoccupait constamment, j’y songeais pour ainsi dire toujours, en travaillant ou en prenant la garde. A tel point que lorsque je méditais profondément sur les possibilités de cette arme, j'étais totalement étranger à tout ce qui se passait autour de moi ; et même sous les violents bombardements, il m'arrivait de conserver une passivité absolue, une absence totale de crainte, tout comme si je n'eusse pas fait partie du monde où je vivais. »

Ou encore : «  Et dans mon impuissance, au milieu du gouffre et de l'horreur et parmi le vertige dessillant nos regards, ma pensée cherchait encore, comme pour se libérer des contacts morbides et s'élever en des sphères inaccessibles à la haine. » 

Jusqu'au jour où....La guerre a eu raison de lui....non pas qu'il pérît au combat, mais il sombra dans la maladie
Il fait état dans un épisode de son journal d'une hospitalisation à Bar le Duc pour une entérite dysentériforme....suite à un corps à corps avec un soldat allemand qu'il tuera pour sauver sa vie et celle de son caporal.
Or dans son livret militaire, il est fait état d'une "dégénerescence mentale avec déséquilibre mental" de septembre 1917 à octobre 1918. Date à laquelle, il fut réintégré dans le 144ème régiment d'Infanterie..

De nos jours, on dirait  qu'il a "pété les plombs"...
Il est certain que  dans la relation qu'il fait de la lutte mortelle  qu'il engageât avec le soldat allemand, cet évènement le perturba profondément : "Mon coeur d'honnête homme ne saurait oublier les échos de ces cris. 
Ah! Maudite guerre! qui a pris la vie, la raison, la conscience et le coeur, jusqu'à l'honneur même de tant d'êtres humains. 
Dans l'état mental où je me trouvais je ne pouvais me rendre compte que je venais de tuer un malheureux, comme moi, pour qui la guerre ne saurait être qu'un torrent de douleurs acheminant les hommes dans un océan de misère, de nuit, de néant."



à suivre....




 
 
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